Le début des années 1880 vit la division se manifester au sein du Parti Ouvrier fondé à Marseille en 1879. Ce furent les anarchistes qui quittèrent les premiers le Parti Ouvrier à Lyon en mars 1881, pour former le Parti socialiste révolutionnaire, nommé le plus souvent Fédération révolutionnaire. Sur Paris, la scission se produisit peu après, au congrès régional de la région Centre de mai 1881.

Rupture définitive ou pas, le débat était vif au sein des anarchistes et sur Paris, la position défendue par le journal Le Révolté, visant à se désintéresser des congrès ouvriers, n’était pas majoritaire.

Dès l’année suivante, en 1882, une première tentative d’incursion au Congrès possibiliste (1), se produisit.

Le 3e Congrès régional du Centre se tenait du 14 au 21 mai 1882, salle Oberkampf. Le 14 mai 1882, à 14h les délégués se réunirent pour la vérification des pouvoirs.

Un certain nombre de personnes essayèrent d’entrer, mais elles furent impitoyablement repoussées, notamment Maria et plusieurs anarchistes de ses amis qui, à la brasserie du théâtre protestèrent contre ce qu’ils prétendaient être de l’ostracisme. Pour eux la Parti Ouvrier était aussi autoritaire que les autres.

Le 16 mai à 8h30, la présence, dans les tribunes d’anarchistes et des représentants des groupes expulsés, rendit la suite de la séance assez tumultueuse. Les principaux anarchistes s’étaient groupés autour d’Emile Gautier et critiquaient à qui mieux mieux, les actes du Congrès.

Mais il semble bien que ce premier essai d’incursion n’avait guère était préparé. En 1883, les anarchistes s’organisèrent différemment.

Les groupes anarchistes se concertent sur la tactique à adopter

Le 11 mai 1883 se déroula une réunion plénière privée des membres des groupes anarchistes de Paris et de la banlieue. L’assistance se composait de 35 personnes, parmi lesquelles se trouvaient Duprat, Montant, Sébastien, Moreau, Hénon, Castaigniède, Couchot, Willems, Crié, Faliès, Caron, Didier, Jamin, Godar et Jean Pierre.

Duprat annonça que c’était le groupe l’Anguille qui avait convoqué la réunion, laquelle avait pour but de s’entendre sur ce que les anarchistes devaient faire, au sujet des congrès ouvriers (1) qui allaient s’ouvrir à Paris (possibilistes et guesdistes).

Selon lui, les anarchistes devaient pénétrer dans les séances du congrès possibiliste, par la violence, s’il le fallait, ils devaient y prendre la parole et propager les idées anarchistes, de manière à recruter des adhérents dans l’extrême-gauche des possibilistes.

Montant et un membre du groupe du 19e arrondissement furent d’avis de ne pas y aller du tout, ils alléguèrent qu’il y avait mieux à faire que d’assister à des réunions de petites chapelles.

Jamin annonça que le groupe anarchiste du 11e arrondissement qui avait pris comme titre Le Volcan avait préparé un rapport répondant à toutes les questions du programme du congrès possibiliste. Il ajouta que chez les anarchistes, bien qu’on ait pas l’habitude de nommer des délégués, il serait cependant bon, d’en désigner un ou deux, qui à la tribune du congrès donneraient lecture de ce rapport.

Cette communication ne fut pas du goût de l’assistance et Jamin ne donna pas lecture de son texte.

Crié annonça que les guesdistes avaient convoqué les blanquistes et les anarchistes à leur congrès. Il expliqua que dans le cas où les anarchistes ne pourraient pas pénétrer dans celui des possibilistes, il serait toujours temps de faire du « boucan » à celui des guesdistes.

Couchot fut d’avis qu’il fallait entrer à tout prix au congrès possibiliste : « comme il est certain que la parole nous sera refusée, il faudra envahir la tribune, se disperser dans la salle et faire de la révolution ».

Willems crut qu’il se produirait la même chose qu’à la première séance du congrès de 1881 : la réunion sera levée à cause du tumulte.

Moreau, du groupe des Jeunes prolétaires de Montmartre, annonça que son groupe, quoique indépendant et non adhérent à l’Union fédérative du Centre (possibiliste) serait quand même représenté et admis à la vérification des pouvoirs et qu’il serait délégué au Congrès.

Il ajouta que lorsqu’il prendrait la parole, se sera pour combattre les possibilistes et soutenir les doctrines anarchistes.

Sur la proposition de Crié, les anarchistes décidèrent de ne pas participer à la vérification des pouvoirs du Congrès de l’Union fédérative mais de se rendre le soir à la séance publique où 3 délégués, au nom de tous les groupes anarchistes de Paris et de la banlieue, prendraient la parole, de force si l’assistance ou le bureau s’y opposaient.

Crié ajouta que les autres anarchistes se disperseront dans la salle et feront du tapage jusqu’à ce qu’on ait accordé la tribune à leurs orateurs.

Montant, Duprat et Willems furent désignés pour prendre la parole.

Les anarchistes expulsés dès le premier jour du Congrès possibiliste

Rue-Oberkampf-au-Boulevard-de-Me-nilmontant-XIe-arrt-Le 13 mai à 14h30, s’ouvrit le 4e congrès de l’Union fédérative du Centre (possibiliste) à Paris, 109 rue Oberkampf, 86 groupes étaient représentés (47 chambres syndicales, 37 cercles d’études sociales dont Les Jeunes prolétaires de Montmartre, le Cercle des Justiciers d’orientation socialiste-révolutionnaire mais sympathisant anarchiste et 2 sociétés coopératives) soit au total 350 personnes.

Les chambres syndicales avaient répondu en assez grand nombre à l’appel de l’Union fédérative de la région Centre. Dans le manifeste adressé aux syndicats ouvriers, il s’agissait de discuter « des questions d’intérêt immédiat pour la classe des travailleurs : question des loyers, assurance sociale, durée de la journée de travail, concurrence faite au travail national par le travail extérieur, cause de la crise si douloureuse que les travailleurs traversent, tout cela sans esprit de suite, en dehors de toute préoccupation doctrinale exclusive ».

Ce manifeste ouvert sur le papier à toutes les tendances socialistes, allait se révéler fermé aux anarchistes.

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Source : Ville de Paris / BAVP / Roger Viollet

Pourtant Chabert, nommé président lors de la séance publique du soir, pria les délégués de bien se pénétrer que le congrès était ouvert à toutes les écoles et qu’on devait y écouter les contradicteurs. Il déclara qu’il accorderait la parole aussi bien aux anarchistes qu’aux autres personnes, à la condition qu’ils ne la demanderaient pas dans le but de troubler les travaux du congrès. Mais il prévint ensuite l’assemblée que le parterre était spécialement réservé pour les seuls délégués qui, en échange de leur mandat validé, avaient reçu une carte d’entrée de la commission d’organisation.

L’ouverture du Congrès ne se fit pas sans tapage. Couchot, Willems et Sébastien arrivèrent munis d’un mandat des groupes anarchistes. Couchot déclara que les anarchistes avaient décidé de prendre part aux travaux du congrès et présenta un mandat écrit.

Balin de la commission de vérification des pouvoirs répondit qu’il venait de recevoir ce mandat mais que cette pièce ne contenait ni le nom d’un groupe, ni ceux des délégués qui venaient de lui remettre, ni un cachet attestant l’existence du groupe, ne pouvait être validé, d’autant que ce mandat, écrit au crayon sur un fragment de papier chiffonné, n’était signé que de ces mots : les groupes anarchistes réunis.

Le Congrès déclara le mandat irrégulier et Chabert invita les personnes dont l’élection venait d’être invalidée, à quitter le parterre.

Les anarchistes Couchot, Laisy, Duprat, Morin et Faliès se voyant éliminés commencèrent à faire du tapage, le silence ne put être rétabli, bientôt même, on s’injuria et l’on se disputa de tous côtés.

Chabert protesta contre les agissements de ceux qui venaient pour empêcher les travaux du congrès d’aboutir. Il affirma que les anarchistes trouveraient à qui parler et qu’à la force, on opposerait la force. On parvient cependant à obtenir un calme relatif pour faire l’appel des groupes présents.

Balin, procéda à l’appel des groupes, 77 sur 87 répondirent.

Les anarchistes refusant de quitter la salle, un tumulte se produisit dans la tribune et des coups furent échangés pendant une heure, ils furent violemment expulsés, l’un d’eux, membre du groupe La Panthère des Batignolles, reçut un coup de couteau à la jambe.

Leurs protestations dominaient toutes les voix : « Vive la liberté ! Vive l’anarchie ! » cria l’un d’eux dans la galerie. « On nous a reçu à coups de couteaux » clama un autre. Tous les délégués étaient debout ; la tribune fut escaladée par un orateur qui proposa d’user de la « poigne » à l’égard des tapageurs. Les clameurs redoublèrent dans la tribune ; on s’y empoigna. Le président de séance qui sonnait depuis 10 minutes et s’époumonait, sans obtenir le calme, abandonna sa sonnette : « Finissons-en, nom de dieu ! » dit-il en quittant son siège et s’élançant vers les tribunes. Le dernier des anarchistes fut expulsé.

A la reprise, on fit la lecture des travaux accomplis par le Comité national depuis le congrès régional de 1882. La parole fut donnée à Ponchet et Raynaud, des menuisiers qui protestèrent contre le blâme porté par le Comité du Parti ouvrier possibiliste, sur la manifestation organisée à l’Esplanade des Invalides. Ils expliquèrent que la chambre syndicale des menuisiers avait voté 50 francs en soutien à ce rassemblement : « C’est grâce à elle que Joffrin a pu réclamer des subsides et que Waldeck-Rousseau s’occupe de nos associations. Nous sommes un grand nombre sans travail : 10.000 peut-être, sur 25.000 que compte notre corporation. Nous préférons mourir dans la rue, tués par une balle, que chez nous, par la misère ». Malgré les anarchistes expulsés, les compagnons continuaient à s’exprimer et à dénoncer les compromis possibilistes.

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Jules Joffrin- Illustration from l’Histoire socialiste de la France contemporaine (Vol. XII)

Joffrin mis en cause par le groupe des Justiciers du peuple et nouvelle expulsion des anarchistes

Le 15 mai 1883, lors de la 3e séance publique, Joffrin fut élu président, une bousculade se produisit dans le corridor du théâtre où une douzaine de délégués se précipitèrent. Les anarchistes, parmi lesquels se trouvaient Jamin, Faliès, Aumaréchal, Diamasi, Galais et Petit se défendaient d’être payés pour venir faire du tapage. Ils furent à nouveau expulsés brutalement, la rixe continuant sur la voie publique.

La parole fut donnée au délégué du Cercle Les Justiciers du peuple (2) qui lut un exposé des théories anarchistes, il conseilla aux travailleurs de s’associer spontanément. « Le groupe Les Justiciers, se refuse à passer par toutes les phases évolutionnistes où se complaisent les possibilistes. »

Le délégué du cercle Les Justiciers du peuple déclara à la fin de son rapport que « le Préfet de police avait décerné un brevet de sagesse à M. Joffin, au sujet de sa belle conduite pendant les événements des 9 et 11 mars derniers ». Il dénonçait son attitude au Conseil municipal de Paris, lors de la manifestation de l’Esplanade des Invalides.

Joffrin ne fit qu’un bond jusque la tribune mais on lui fit remarquer qu’il devait attendre son tour pour parler. Au moment où il regagna sa place un anarchiste lui cria du fond de la salle : « Eh Camescasse ! (3)»

Camescasse

Camescasse, préfet de police. Photographie positive sur papier albuminé 1882. Bibliothèque nationale de France

Joffrin prit la parole plus tard : « Vous avez commis une mauvaise action, je le regrette pour vous, parce que vous êtes jeunes ; mais puisque vous nous avez attaqué, puisque vos chefs, les maîtres en anarchie, n’ont pas osé venir nous attaquer en face et qu’ils vous ont envoyé nous traiter de protégés de Camescasse, écoutez. Vous voulez des explications, nous allons vous en donner, mais tant pis pour vous ; nous ne vous avons pas provoqué ; vous nous attaquez, eh bien soyez satisfaits. Votre conduite est indigne, vous donnez tous les soirs un spectacle honteux, et cela est d’autant plus extraordinaire, que cela n’a d’autre résultat que d’empêcher vos amis, qui sont en prison, d’en sortir ; vous compromettez l’amnistie qu’on demande pour eux. J’ai des amis parmi les anarchistes, ils sont honnêtes et je les estime, mais tant pis, vous m’avez provoqué, il faut que je parle et je parlerai. Peu de temps après votre gaminerie de Saint-Germain, qui égratigna le nez de la statue de Thiers, ils étaient 13 anarchistes à Levallois-Perret, réunis en petit comité ; ils publièrent qu’ils assumaient la responsabilité de l’acte de Saint-Germain et ils ne furent pas inquiétés, bien qu’ils fussent passibles de plusieurs années de prison ; or sur ces 13 anarchistes, vous n’oserez pas me démentir, il y a 3 mouchards que vous n’avez jamais exécutés. Dites-moi donc que ce n’est pas vrai : c’étaient MM. Serraux, Piançon et Gérard, tous trois émargeaient à la préfecture de police. Est-ce vrai ? Votre journal La Révolution sociale, voulez-vous que je vous dise, qui fournissait l’argent, c’était Serraux ; Serraux se disant l’amant d’une vieille femme qui habitait Londres et prétendait que cette vieille femme lui donnait tout l’argent dont il avait besoin ; or, je suis allé à Londres, j’ai pris des renseignements et j’ai appris que cette vieille femme recevait de l’argent de Paris, d’une personne qu’elle ne connaissait pas, pour Serraux et que cette femme servait ainsi, sans le savoir, d’intermédiaire entre la préfecture de police, M. Serraux et vous. Est-ce vrai ? A Lyon, vous aviez un autre journal, l’Etendard révolutionnaire ; eh bien, qui faisait les articles les plus violents, vous le savez bien, vous l’avez avoué, c’était Valladier, Valladier dont j’ai lu une lettre à M. Varambon au ministère de la justice, lettre où il offrait de donner des renseignements sur les révolutionnaires. Ce n’est pas tout, dimanche dernier, vous êtes venus ici pour faire du tapage, on vous a repoussé, et on a vu parmi vous deux jeunes gens, deux mouchards, tous deux condamnés pour fait d’anarchie, le premier à 6 mois de prison et il est libre, le second à deux ans de prison et il était là. Est-ce vrai ? Vous vouliez des explications, en voilà. Dites-moi donc que j’ai menti, si vous osez, maintenant ».

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A la suite de son intervention, un délégué des Justiciers vient à la tribune, déclara que son cercle n’était pas anarchiste mais indépendant, et qu’il n’avait reçu mission de personne pour attaquer le Parti Ouvrier et l’avait fait en toute liberté : « Je proteste contre les accusations du citoyen Joffrin. Il a dit que nous recevions de l’argent. Eh bien, je tiens à déclarer que les anarchistes ne reçoivent pas d’argent et qu’ils ne sont pas vendus ». (4)

Bal de Pantin donna également sa démission du congrès à la suite des injures faites à ses amis anarchistes.

Les Justiciers du peuple quittent le Congrès, nouvelles calomnies de Joffrin

Le 16 mai, lors de la 4e séance, le délégué du Cercle des Justiciers du peuple déclara que l’attitude Joffrin à l’égard des anarchistes et du fait que la parole leur avait été refusée, « le congrès aurait du se tenir dans un cabinet noir, afin que Joffrin puisse discuter tout seul, sans être attaqué ».

Il lut la déclaration suivante : « Considérant l’intolérance des possibilistes et les actes de brutalité commis par eux envers des délégués, le Cercle des Justiciers donne l’ordre à ses membres de se retirer du Congrès, fermé aux véritables révolutionnaires ».

Ces paroles provoquèrent un grand tumulte et une vingtaine d’anarchistes, qui se tenaient dans les tribunes, applaudirent le délégué des Justiciers du Peuple et firent du tapage. Plusieurs délégués montèrent alors dans les tribunes et voulurent expulser les anarchistes mais ces derniers ne voulurent pas sortir et des coups de poings furent échangés, trois anarchistes furent expulsés en les traînant jusqu’à la porte. Il n’y eut pas de blessés mais plusieurs délégués eurent leurs vêtements déchirés.

Joffrin prit la parole : « Je viens de déclarer à cette tribune que messieurs les anarchistes font le jeu de nos gouvernants et du ministère autoritaire qui a fait dernièrement voter la loi sur les récidivistes. Nous ne savons pas s’ils ne sont pas payés pour venir ici faire du tapage, afin que le congrès ne puisse avoir lieu.

Les anarchistes qui demandent la liberté de la parole, eh bien ! Ils veulent, eux nous faire retirer la liberté des réunions publiques en y venant faire du tapage, et ils font le jeu de M. Camescasse et des Waldeck-Rousseau, comme ils l’ont déjà fait à Levallois.

Les voilà ces anarchistes, qui se disent révolutionnaires : ils se font arrêter entre eux, comme ce Guyot qui a dénoncé ses camarades qui ont été arrêtés il y deux jours ; vous voyez bien que ce ne sont que des agents de M. Camescasse ».

A la fin de la séance, les deux ou trois groupes anarchistes représentés au Congrès donnèrent leur démission. Celui du bronze, motiva la sienne : s’il partait, c’était parce que les possibilistes agissaient comme des bourgeois.

Ils s’attirèrent une nouvelle réplique de Joffrin qui leur recommanda la lecture du récit de l’arrestation récente de Montant et Cardillac. « Vous verrez, qu’ils ont été encore dénoncés par un des vôtres ».

Nouveau tapage. Le Cercle des Justiciers, au nombre d’une quinzaine de militants, se tenait debout et protesta dans les galeries.

Traiter des adversaires d’agents de la Préfecture, ne se faisait pas avec conviction car les informations révélées étaient plus que douteuses, c’était uniquement une arme commode.

Une campagne de presse commencée dans La Justice, avec un article de Charles Longuet paru le 18 mai 1883 (« Provocateurs ») et poursuivie par la France, continua avec l’Intransigeant : « Les anarchistes ont été joliment exécutés », par Joffrin, souligna le journal.

Le 17 mai eut lieu salle Chauland, 18 rue Coquillière, une réunion plénière des groupes anarchistes de Paris et de la banlieue. L’assistance se composait de 20 personnes, parmi lesquelles Duprat, Sébastien, Couchot, Faliès, Pillier, Jean Pierre et sa femme. Les organisateurs de la réunion Aumaréchal et Lecourtier étaient absents. Un des compagnons présents expliqua : « On a discuté dans le groupe anarchiste du 11e, qu’il serait urgent d’organiser, à la suite du Congrès possibiliste, une grande réunion publique, à laquelle tous les délégués du Congrès seraient invités. A cette réunion, toutes les conclusions de l’Union fédérative seraient refusées et toutes les insultes lancées contre les anarchistes, mise à jour. Il serait bon que cette réunion eût lieu salle Oberkampf ».

Jean Pierre fit remarquer que la salle était louée 150 francs et que c’était beaucoup trop cher. Il combattit cette proposition, alléguant qu’il était certain qu’aucun délégué ne viendrait à la réunion.

Falliès l’approuva en disant que la saison était mauvaise pour de grandes réunions et que depuis deux mois, les anarchistes faisaient des « fours » à chaque fois.

Couchot proposa que cette réunion ait lieu après la manifestation du 27 mai. La proposition fut acceptée.

Duprat suggéra que cette réunion fut annoncée dans le journal Le Citoyen et la Bataille et qu’elle soit contradictoire, afin de montrer aux possibilistes et au guesdistes que les anarchistes sont moins autoritaires qu’eux.

Jean Pierre annonça que Didier avait le corps tout meurtri des coups reçus au Congrès et qu’il était obligé de garder la chambre. Quant à Cézard, il avait reçu un coup de poing américain d’une telle violence dans l’oeil que celui-ci était presque sorti de son orbite. Il dut être ramené chez lui en voiture.

Il ajouta que Cézard avait en sa possession un long couteau qu’il avait ramassé par terre durant la bagarre.

Le quotidien Le Citoyen et la Bataille publia dès lors, le communiqué suivant : « Les membres du groupe anarchiste La Panthère des Batignolles, informent les possibilistes que le couteau avec lequel ils ont frappé leur ami D…, au Congrès de la salle Oberkampf, sera à leur disposition, 86 rue Nollet, mardi prochain, de neuf à onze heures ».

Couchot se plaignit aussi d’avoir les membres endoloris suite à la bataille rangée. Il était d’avis de ne plus retourner au Congrès.

Un possibiliste blessé d’un coup de couteau

Le 20 mai à 19h, les anarchistes de Paris et de la banlieue se rendirent au café Feige, 11 place de la République, pour y tenir une réunion mais aucune salle ne leur étant affectée, une cinquantaine de compagnons, parmi lesquels Godar, Faliès, Hémery-Dufoug, Hénon, Poisson, Jean Pierre, Roussel, Lecourtier, Caron, Capt, Willems, les deux frères Cézard, Jamin et Sébastien, se retrouvèrent devant l’établissement. Le groupe anarchiste Le Tocsin du 19e arrondissement avait convoqué la réunion. Roussel annonça que cette initiative avait été prise dans le but d’aller faire du tapage au Congrès possibiliste.

Hénon et Hémery-Dufoug n’étaient pas d’avis de retourner au Congrès, Hénon proposa d’organiser un congrès dans lequel on donnerait la liberté de parole. Finalement une cinquantaine d’anarchistes se rendirent au Congrès, une vingtaine y entra en payant l’accès des tribunes, les autres restant dehors. Les tribunes étaient bondées. Les possibilistes y étaient solidement établis, il en était venu de Montmartre et du 11e arrondissement. Les anarchistes durent se placer au milieu.

Les anarchistes commencèrent à donner des signes de satisfaction après la lecture du rapport du délégué du 15e arrondissement, concluant à la suppression du Comité national du Parti Ouvrier et à la complète liberté d’action des groupes. Chabert protesta contre cette idée et dénonça « des traîtres, ceux qui cherchent à apporter le trouble dans le Parti Ouvrier ». Le bruit alla croissant dans la tribune du centre. Pour Chabert « l’application du principe anarchique, nous ramènerait à l’état sauvage ». Il demanda aux anarchistes de respecter la liberté des autres. Périn délégué de Plaisance, le rappela à la « pudeur ».

Le délégué du syndicat des menuisiers proposa de renvoyer à une commission l’étude de la suppression du Comité national.

A ce moment les anarchistes quittèrent la galerie centrale, se rendirent dans le vestibule pour entamer des pourparlers avec les possibilistes.

Joffrin fut interpellé par le compagnon Quinque qui prétendit que le conseiller municipal de Montmartre avait fait allusion à lui dans la séance du 15, lorsqu’il s’était plaint, qu’un anarchiste, condamné à la prison, soit encore en liberté et en avait profité pour troubler la séance du Congrès.

« Je n’ai pas parlé de vous. J’ai voulu désigner Willems » lui répondit Joffrin.

Or si Willems avait été condamné à 8 mois de prison, en mars 1881, pour affichage de placards anarchistes, il était déjà incarcéré lorsqu’il fut compris dans l’amnistie proclamée à l’occasion de la nouvelle loi sur la presse. Il n’avait donc plus aucune condamnation à purger.

Au moment où Quinque s’éloigna, des jeunes gens appuyés sur une barrière de bois séparant le café du vestibule, crièrent : « Vous êtes des mouchards et des vendus ». Aussitôt la mêlée s’engagea ; anarchistes contre possibilistes ; ceux-ci les plus nombreux et les plus forts repoussèrent leurs adversaires dans le café ; les clients s’enfuirent ; la salle s’emplit des cris des femmes affolées, poussées par la cohue contre les banquettes ; une centaine de militants participa au pugilat. Au cœur de la lutte, on distinguait un anarchiste en blouse bleue qui se débattait au milieu des possibilistes, l’un de ces derniers Joves, un chaisier qui reçut un coup de couteau au front et dont la blessure fut assez profonde, était étendu à côté du billard, neuf autres reçurent des coups de poing et des coups de pied. Ce n’étaient que bras levés, poings qui s’abattaient, coups de pied. « Brutes ! Sauvages ! «  criaient les anarchistes ». Les possibilistes restèrent maîtres de la situation. Les anarchistes furent expulsés. On se battit aussi dans le corridor. Vers 11h, quelques anarchistes essayèrent un retour. L’un d’eux réclamait sa femme restée dans les galeries. On lui intima l’ordre de sortir. Comme il refusait, un possibiliste haut de deux mètres aux doigts noueux, lui asséna un formidable coup de poing sur la tête. Il tomba sur le flanc et put à peine se relever pour gagner la sortie, en criant : « Vous êtes des sauvages ! ».

Joffrin rentra dans la salle. Les délégués du 19e arrondissement donnèrent leur démission, les doctrines anarchistes n’étant pas respectées au congrès

Joffrin expliqua que les manifestants des 9 et 11 mars et ceux qui faisaient du désordre au Congrès, travaillaient pour faire adopter la loi sur les récidivistes.

Les anarchistes, au nombre d’une trentaine, furent finalement chassés

Le « remake » de la Conférence internationale ouvrière de novembre 1883

Cette conférence était organisée sous les auspices de la Fédération des travailleurs socialiste de France (possibiliste) et ses séances commencèrent le 29 octobre et se prolongèrent jusqu’au 3 novembre. Une trentaine d’anarchistes pénétrèrent dans la salle, sans payer lors du meeting public du 2 novembre. Leur ironie à l’égard du pouvoir du suffrage universel ne fut pas du goût des possibilistes, il furent raidement évacués sous les calomnies répétées de Joffrin : « Ils peuvent écrire dans tous les Drapeau noir, les Drapeau rouge, les Drapeau blanc, nous savons depuis longtemps que ces journaux comme ceux fondés par Valadier et Serraux sont payés par la Préfecture de police ».

Ces procédés violents laissèrent des traces.

Un congrès de rupture définitive entre possibilistes et anarchistes

Dans son ouvrage de référence Le mouvement anarchiste en France, tome 1. Des origines à 1914, Jean Maitron (5) considéra que la scission entre anarchistes et possibilistes avait eu lieu au Congrès régional du Centre le 22 mai 1881. Certes, il ajoutait que les ponts n’étaient pas définitivement coupés entre les deux fractions socialistes, citant la résolution adoptée lors de la séance du 26 mai qui montrait clairement que pour les anarchistes, ce congrès régional du Centre de 1881, constituait un simple abus de pouvoir des possibilistes et non une rupture des anarchistes avec le Parti Ouvrier. Et c’est à tort qu’il tira la conclusion que la scission était définitive.

En effet comment dès lors expliquer cette nouvelle tentative de participer en 1883 au congrès possibiliste du Centre ? Si du côté socialiste, il n’était plus question d’accepter les anarchistes dans un congrès, du côté des anarchistes, soit pour faire du tapage ou pour convaincre les délégués de la justesse de la politique anarchiste, les ponts n’étaient pas encore coupés et ce n’est que la violence utilisée par les socialistes en 1883 qui mit fin à toute velléité de rapprochement.

Comme on a pu le voir, les débats étaient intenses dans le mouvement anarchiste, sur la question de savoir s’il fallait ou non participer aux Congrès et Jean Maitron eut le tort de s’appuyer sur le point de vue d’une seule fraction des anarchistes, celle représentée par le journal Le Révolté qui n’était pas significative de la richesse des débats et n’était probablement pas majoritaire. Rendant compte de ce Congrès, Le Révolté avait d’ailleurs été clair : « nous sommes forcés de convenir que nos amis avaient eu tort d’y aller ; les pontifes du Parti dit Ouvrier, ayant organisé une petite parlote où ils essayent leur talent oratoire devant un public qui se figure que c’est arrivé, il est évident qu’ils n’allaient pas laisser les anarchistes venir leur prouver qu’ils ne sont que des politiqueurs, ils se sont donc empressés d’expulser les contradicteurs ; à ceci rien à dire, que diable allait-on faire dans cette galère ? » (6)

Les anarchistes parisiens étaient loin de tous partager ce point de vue, pour nombre de compagnons, les possibilistes outrepassaient leurs droits, se comportaient de manière autoritaire mais ils considéraient que la masse des militants socialistes était trompée et pouvaient être gagnée aux idées anarchistes. Ces militants anarchistes se considéraient toujours comme partie prenante du Parti Ouvrier, contrairement au point de vue développé par Le Révolté. Cela explique d’ailleurs leur participation à ce congrès de 1883, sous deux formes différentes : en acceptant la vérification des mandats, pour certains et en la refusant, pour d’autres.

Si 1881 marque bien l’apparition d’un courant anarchiste autonome (7), comme l’écrit Jean Maitron, la scission définitive ne date pas de cette année-là mais bien du congrès de 1883 où les possibilistes employèrent la force et la violence armée, pour expulser les anarchistes. C’était le point de non retour entre les deux courants.

La rupture définitive (par la violence), avec les possibilistes en 1883, reste la matrice des alliances futures et marque le point de départ d’une rupture au sein du Parti Ouvrier et d’une recomposition politique. Durant plus de dix années qui suivront, des alliances tactiques seront nouées avec les guesdistes et les blanquistes mais toujours contre les possibilistes.

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Notes :

  1. Deux congrès régionaux de factions dissidentes du Parti Ouvrier devaient se tenir à Paris : les possibilistes d’un côté (réformistes, partisans du socialisme du possible) et les guesdistes de l’autre (partisans d’un socialisme autoritaire, influencés par Marx)
  2. ce groupe du 9e arrondissement, qualifié de socialiste révolutionnaire représenté par Fernand-René Bourdin et Camille, avait accepté de suivre la procédure de validation des mandats, contrairement aux autres groupes anarchistes et avait donc été accepté comme participant au congrès.
  3. Préfet de police
  4. Ces accusations de travailler pour la police étaient alors fréquentes entre militants, elles n’étaient pas toujours sans fondement, puisque la police rétribuait de nombreux indicateurs. Les attaques de Joffrin contre tel ou tel militant anarchiste étaient peu étayées et relevaient de ragots colportés par la presse. Celle contre le journal anarchiste La Révolution sociale mériterait à elle seule un article complet, pour faire le tri entre des allégations sans preuves, comme celles portées contre Serraux et celles plus étayées, sur le financement du journal par les fonds secrets de la Préfecture de police mais pas pour les motifs invoqués par Andrieux dans ses mémoires, c’est à dire pour surveiller les anarchistes mais plutôt pour de basses opérations politiciennes contre son ennemi Guyot au conseil municipal de Paris. Toutes ces accusations seront reprises dans le journal le Prolétaire du 19 mai 1883, rendant compte de ce congrès.
  5. Editeur François Maspéro 1983, p. 111
  6. Le Révolté du 26 mai 1883
  7. d’orientation anarchiste-communiste. Le courant anarchiste collectiviste issu de l’Internationale avait préexisté sur la région lyonnaise et la Loire dès 1872.

Sources :

Arch. Ppo Ba 32, 33 et 73  — Le Prolétaire 19 mai 1883  — La Justice 18 mai 1883 —  Le Temps 15, 16, 17, 18, 19, 20, 22, 23 mai, 1er et 4 novembre 1883  — Le Révolté 26 mai 1883  — Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894) par Marcel Massard, ACL, 2016  — Le mouvement anarchiste en France par Jean Maitron, Maspéro, 1983

Les prémisses de l’opposition à Joffrin : La démission de Tortelier du Parti Ouvrier en mars 1883