Paris 20 mai 1890
Cher compagnon et ami

Peu de temps après t’avoir écrit, j’avais appris la nouvelle peu rassurante de ton arrestation et certes, lorsque j’ai reçu ta réponse, j’ai éprouvé une surprise qui n’avait d’égale que ma satisfaction.
Mes compliments les plus sincères à tous les compagnons troyens car la Révolte m’a appris que là-bas l’énergie n’est pas aussi masturbée qu’à Paris. Ici les groupes ne comptent pour ainsi dire plus, l’on se réuni pour trinquer ensemble, dire du mal de Pierre ou de Paul, critiquer telle ou telle action, ect, ect… un gâchis complet.
Avec cela la solidarité et la confiance n’existent plus, des sales types, pleins d’appétits et de vices bourgeois se sont faufilés – et ils n’avaient pas de peine ! – dans les groupes anarchistes, cherchant sous notre bannière de liberté un abri à l’ombre de du quel ils satisfont leurs sales caprices de fainéantise et de débauche.
Libre à eux d’être fainéants et débauchés ! Mais que les anarchistes ne soient pas assez naïfs pour entretenir leur paresse et leur décadence morale en les laissant vivre en parasites sur les groupes, en leur confiant des sommes d’argent – leur servant de jouet après tout.
Je suis frac avec toi afin que les camarades de province sachent que plus que jamais les convaincus, ceux qui ont à cœur le triomphe de nos idées se fixent bien dans la pensée qu’il y a à travailler dur et ferme sans se décourager si les résultats ne donnent pas la satisfaction que les efforts qu’on a fait faisaient espérer.
« Tu pourras bientôt jouir des bienfaits de la société future » me dis-tu dans ta lettre, non cher compagnon, pas plus que toi je n’en jouirai ; si nous survivons à la révolution qui est certainement prochaine – nous jouirons certes de grandes améliorations mais nous aurons encore à lutter, à combattre : notre œuvre n’est pas seulement matérielle (la révolution) elle est aussi intellectuelle (l’évolution des cerveaux).
Mais ce dont nous jouirons, ce dont nous jouissons c’est d’un bonheur anticipé, bien plus grand que le bonheur même – car tu sais que l’appréhension du plaisir surpasse toujours ce dernier – et ce bonheur anticipé nous le trouvons, nous l’aurons dans la satisfaction d’avoir fait notre devoir, c’est à dire d’avoir répondu au besoin de justice que nous sentons en nous-même.
Enchanté que les jeunes arrivent, c’est dans la jeunesse qu’est l’espoir, elle seule à la foi, la lutte et ses déboires ne l’ont pas encore rendue sceptique… découragée !
Je suis actuellement chez le compagnon Duprat qui est restaurateur, je profiterai donc de cela pour me remettre un peu physiquement et je resterai encore à Paris un ou deux mois mais guère plus. Alors je passerai par Troyes. Si cependant avant ce délai vous aviez besoin de mon concours pour une réunion que vous jugerez nécessaire, je suis toujours à votre disposition.
Courtois serre cordialement la main à tout le monde et serait heureux d’avoir des nouvelles de Jean Mougin (Mangin?)* – tu m’en donneras dans ta prochaine lettre. Je n’ai pu voir Tortelier, sitôt que je le verrai je lui montrerai ta lettre.
Je termine en te recommandant de me rappeler au bon souvenir de ta compagne et de Mademoiselle ta nièce ainsi qu’à celui de tous les compagnons à qui je serre cordialement la main, ainsi qu’à toi.
Ton ami

Octave Jahn

Octave Jahn chez Duprat, rue Monsigny 13

* Jean Mougin s’en fut à Paris pour y faire ses études et mourut ….

Perquisition chez Pannetier Ernest Isidore, jardinier demeurant rue de l’Eau Bénite, n°6 à Troyes

AD Aube 5 U 268